M. redescendait le pont, interminable, épuisant, sans espoir. Il regardait par-dessus la barrière, sur laquelle son sac en bandoulière se frottait et se choquait, et ne voyait qu'une multitude de corps écrasés, qui se redressait et devenait toujours plus grande et puissante à mesure qu'il descendait ce pont diagonal. « Je suis la robotisation du corps de M. » pensait-il en voyant toutes ces masses se jetant sur telle voiture, courrant dans telle direction — mallette à la main ou sac de provisions —, harcelant une autre personne pour vendre tels ou tels produits ou services, promenant des chiens de toutes tailles, formes, coiffures... Parfois une voiture de police passait, au ralenti, regardant et scrutant chaque endroit sombre, ruelle, devant de vitrine ou groupe de jeunes trop important. Mais aujourd'hui il faisait chaud, et excessivement lourd pour un jour de mi-printemps, et M. n'en pouvait plus ; il suait de tout son corps, ses vêtements lui collaient à la peau — et dieu sait qu'il en avait : M. ne quittait jamais son keffieh par complexe de son cou, qu'il détestait voir nu, ainsi que sa chemise ou son pull car il tenait à cacher ses mains tatouées et ses bras ridiculement maigres et pas musclés.
Son sac était également assez pesant, surtout pour son pauvre corps qui n'avait qu'une main (l'autre étant mystérieusement paralysée depuis deux jours alors qu'il s'était endormi complètement saoul dans une voiture, vomissant, laissant tomber son bras droit et sa tête en dehors de la voiture, portière ouverte ; il s'est réveillé le lendemain dans son lit avec ce soudain handicape, sans aucun souvenir de la veille) ; celui-ci contenait une autre épaisseur de vêtements (une veste noire en fourrure intérieure grise — « en poils de yeti gris » comme il s'amusait à dire à ceux qui le critiquait, donnant ainsi une valeur surréaliste et originale à sa veste), une trousse avec tout son nécessaire à dessin (et bien évidemment une grande diversité de stylos à bille ou à encre, tous noirs) et ce dont il avait besoin pour les cours, des feuilles blanches, prises en salle d'arts plastiques au lycée la veille (au moins une centaine, facilement, et ce chaque lundi et vendredi), un cahier de philosophie dont il manque une partie des cours du programme, et bien évidemment ses clés pour son casier d'internat accrochées à une sorte de bretelle-collier en tissu noir imprimé East Pack et son précieux cahier de dessin et d'écritures diverses (philosophie, journal intime, poésie, prose, citations, simples pensées, SMS reçus recopiés...). Dans la poche à fermeture éclaire à l'avant de son sac noir en bandoulière il y avait toute une multitude d'un bordel adolescent assez négligé et très éclectique. On pouvait y trouver des chewing-gums neufs mais tombés de leur paquet, des clés de l'appartement de son cousin en ville (un triple), sa carte d'identité, sa carte annuelle pour le bus des montagnes qui l'emmène et le ramène chez lui les lundi et vendredi, des tickets de bus T2C usagés, poinçonnés plusieurs fois, trafiqués ou même déchirés pour faire ses ton-cars, des piles rechargeables pour son MP3, son MP3 et des écouteurs volés (bonne qualité) en grande surface, deux briquets dont la quantité de gaz restant laisse à désirer, du tabac, des feuilles OCB premium petites et longues (slims), un bout de branche de pied de beu séché et taillé où est gravé « tasseur », une restant de place du concert des Kaophonic Tribu (déchiré pour les tonc') et son porte-monnaie à fermeture éclaire acheté à Amsterdam (ou plutôt volé dans un magasin à touristes) en pur chanvre (beige), avec imprimé dessus en lettres rouges « Amsterdam » et sur l'étiquette une feuille de cannabis — ou sont contenus un biller de dix euros, un de cinq, quelques pièces de monnaie (pas plus de trois euros cinquante), deux tickets de bus neufs pour le retour au lycée, situé en banlieue de Monferrand, et un dix euros de shit à peine entamé, emballé dans du plastique. Enfin, au fond de cette poche, se trouve un tube d'homéopathie anti-stress-angoisse-et-sommeil et deux Dolipranes.
Arrivé en bas du pont St Jacques, M. se faufila entre les voitures et les travailleurs qui continuaient, torse nu sous leur veste sans manche jaune fluo, le chantier du tramway qui devait être terminé en 2007. Sur les routes traversant le centre de Clermont et passant devant la Fac de Lettres et de Sciences Humaines et devant Fénelon, remontant vers la place Delille, le boulevard Trudaine...les voitures étaient très nombreuses, mais assez immobiles à cause des embouteillages de cette fin d'après-midi ; malgré l'heure assez tardive et la position du soleil, cette journée était véritablement insoutenable par sa chaleur ; M. suait de plus en plus, quoique bientôt il soit à l'ombre du jardin Lecocq, et il ne cessait de relever et d'envoyer en arrière ses lourdes dreads ; les conducteurs impatients et énervés et fatigués et assommés avaient tous un bras en dehors de la vitre de leur portière, baissée au maximum, et klaxonnaient chaque automobiliste les devançant. Le temps que le feu repasse au rouge, il n'y avait jamais plus de cinq ou six voitures qui arrivaient à passer. M. traversa donc sans aucune crainte, entre les voitures et, regardant en arrière ce pont qu'il venait de descendre sous un soleil tapant, passa le trottoir et alla à l'ombre des arbres et des bambous du jardin Lecocq.
Quasiment tous les bancs étaient à l'ombre ; mais tous étaient pris. Des couples de jeunes et de plus vieux, des familles avec des jeunes enfants, des bureaucrates avec leur ordinateur portable, des personnes toutes seules ou bien même des punks affalés avec leurs chiens et leurs bières occupaient ces bancs. L'herbe était privée, on ne pouvait s'y asseoir ou s'y reposer. Des policiers à vélos faisaient des tours dans le parc, zigzaguant à travers les gosses et leur tricycle ou les chiens en liberté des zonards ou encore les poussettes et leur propriétaire (souvent de belles et jeunes mamans avec leurs copines). D'un coup, après cette longue et exténuante marche depuis le CHU, M. se sentit envahit par une sorte d'allégresse, de béatitude et d'admiration soudaine, incontrôlée. Traversant le parc il se dit alors qu'il voulait continuer à marcher, et à l'inverse de son caractère habituel — tête baissée, mépris pour le monde, gène et honte et mal à l'aise et angoisse devant n'importe qui, ...— il releva la tête, regarda tout le monde, sourit et ria intérieurement à la vue de l'amusement des gamins sur le chemin.
Il était cinq heures et demi — un quart d'heure en retard pour les études mais il a une excuse — et M., sans même chercher une raison pour se convaincre de rester plus longtemps ou même de simplement se reposer un peu, marcha donc le plus lentement qu'il pouvait, sans non-plus gêner les passants de derrière, admirant le monde et ses occupants en ce jour de printemps. Sous les arbres du milieu du parc, sur les bancs publics, beaucoup de couples ou de vieux ; alors qu'il passait devant, deux petites jumelles de quatre ans environ ramassaient des grandes feuilles de châtaigner, en voyaient d'autres et courraient vers celles-ci, les ramassaient, et les tendaient à des passants. M. ne faisait que regarder et écouter ces petites merveilles. « Tiens Madame pour toi la fleur ! » disait l'une ; « Oh ! Tiens une autre madame ! » disait l'autre, et chacune se criant « 'garde n'a d'autres là-bas ! » et elles courraient pour encore ramasser ces « fleurs » et les tendre à qui passait ; M. ne savait à qui ces deux petites appartenaient, mais il s'en moquait, il se retournait et souriait malgré lui. Alors reprenant sa direction première — inconnue — il croisa un homme très étrange, mais pourtant très attirant, pas le moins du monde effrayant ou inquiétant. C'était un chinois avec une longue barbe grise, fine comme dans son imagination des barbes chinoises, avec un n½ud papillon rouge tout en bas. Il était surmonté d'une espèce de chapeau étrange, comme napoléonien mais avec tout de même un air chinois, genre toit de pagode. Ses habits étaient larges et pourtant serrés aux extrémités, bouffants et très fins. Il avait une chemise noire avec boutons d'or, descendant jusqu'aux genoux, telle une veste de général napoléonien toujours, et ses manchettes blanches faisaient pensées aux chemises de la renaissance ; son pantalon en toile noir et vert-doré s'arrêtait aux genoux, et à partir de là descendaient des chaussettes hautes à rayures vertes et jaunes et noires. Enfin, il avait des chaussures pointues qui remontaient avec un grelot au bout. M. a sourit et s'est retourné à plusieurs reprises, amusé par son style de samouraï de luxe. « Je suis l'amour aveugle d'une génération fantôme vue par M. » pensait M. à ce moment là, dans sa douce et naïve harmonie avec le monde vivant, simplement heureux.
Tout était beau à ses yeux et rien ne pouvait troubler cette illusion divine ; le temps n'avait plus aucune constance ni vraisemblance : les choses arrivaient, se déroulaient comme écrite dans un parchemin inconnu et perdu, personne ne semblait exister plus que pour soi-même, pas même les mots n'étaient réels... Mais M. existait, il le savait car s'était lui qui voyait ou imaginait tous cela. Dans le bassin vidé des canards, plus aucun poisson, mais des pigeons mangeaient quelques déchets enfuis. A la place se promenaient à l'intérieur deux ou trois gosses, pataugeant dans les dernières flaques se desséchant. Mais ce qui enivra d'avantage M., c'était ce couple éternel de septuagénaires, marchant dans ce bassin vidé de toute vie et de toute mouvance ; ils se tenaient par la main et parfois se baissaient en s'entretenant de plus belle pour ramasser avec difficulté quelques cailloux encore humides des flaques d'eau sale épargnées. En les voyant M. eut un souvenir, une image qui ne l'avait pas forcément marquée quand il était sur le chemin de l'hôpital : une vieille femme déposait un bouquet de fleurs entre les deux pieds de son marri malade, allongé dans son lit d'hôpital qui sortait de l'ambulance pour l'emmener aux urgences, alors qu'il ne faisait que se reposer en attendant ses derniers soins. Enfin, sur un banc, M. admirait un couple pour le moins insolite : une femme obèse embrassait un homme maigre et petit, lui-même caressant les hanches énormes de sa compagne, se perdant dans ses formes.
En sortant du parc qu'il avait sans que cela paraisse traversé assez rapidement, M. traversa la route, rond point autour de l'obélisque, et monta la rue allant à Ballainvillier, où il prendrait son bus. Passant devant un petit casino, toujours saoul de joie et de douce harmonie, il remarqua une poussette garée devant le magasin avec l'enfant qu'elle devait contenir dans les bras de sa mère, au rayon exposé à l'extérieur des fruits et légumes, et tandis qu'elle tâtait melons et pêches, le bébé tétant sa maman, deux gamins, le frère et la s½ur, demandaient à leur mère s'ils pouvaient choisir des glaces, et foncèrent au rayon surgelé à l'intérieur. Arrivant à l'arrêt de bus, tentant de guetter le 15 et espérant que ce serait le B (plus rapide), M. aperçu derrière un groupe d'attardés riant aux éclats et contant à leurs camarades leurs exploits, totalement indifférents aux regards de mépris qui les encadraient, une fille qui était dans sa classe en Seconde, il y a donc deux ans, et dont il avait vu une photo sur un site de rencontres où elle souriait et déballait ses énormes seins. Elle ne sembla pas le reconnaître, mais il s'en fichait. Sortant son ticket neuf et, après une dizaine de minutes accroupi à regarder le monde et la robotisation des gens courrant dans tous les sens dans le centre de Clermont, criant pour tenter d'intercepter un bus qu'ils loupaient, reluquant les jeunes filles de son âge en débardeur, il vit arriver son bus et rentra dedans, tendant difficilement son ticket dans la machine, puis s'assis et cacha sa main tatouée. Il arriva au lycée pour six heures du soir et constata qu'à cause des examens précoces des BTS dans les salles de l'internat, il n'y avait pas études avant six heurs et demi. S'asseyant par terre, il murmura « je suis la conscience exacerbée de M., et je ne sers à rien. »